Aujourd’hui, je souhaite partager une histoire insolite de ma généalogie, celle d’un conflit opposant l’un de mes ancêtres à l’un de ses voisins et qui aboutira à un procès devant le tribunal criminel de la Charente-Inférieure.
L’affaire se déroule sous le règne de Napoléon Ier, à l’époque du Premier Empire, dans le petit village de Bercloux. A cette époque, mon ancêtre, Louis ROUX vit dans le hameau de chez Audebert sur la dite commune, avec sa femme Marie CHAIGNEAU et leurs trois enfants, Louis (né en 1791), Jean (né en 1794) et Jean (né en 1797).
L’origine de la querelle !
Dans la nuit du 23 au 24 prairial de l’an 13 (soit du 12 au 13 juin 1805), un incendie se déclare dans une pile de 200 fagots appartenant à mon ancêtre, sur un bout de terrain lui appartenant appelé les Groies du pré de la cour. Soupçonnant un acte criminel, ce dernier sollicite immédiatement le juge de paix du canton de Saint-Hilaire-de-Villefranche pour porter plainte.
L’enquête
Le 25 prairial de l’an 13 (14 juin 1805), le juge de paix se rend sur les lieux pour mener son enquête. Il constate que, outre les fagots, deux arbres et plusieurs rejets ont été partiellement calcinés. Il repère également des restes de chaume brûlé (gleux), qui semblent avoir servi à allumer le feu, et en recueille des échantillons comme pièces à conviction.
Sur le chemin menant au hameau de Chez Audebert, il découvre des morceaux de charbon susceptibles de provenir de l’incendie, ainsi que des brins de chaume similaires à ceux retrouvés sur le site du sinistre. Arrivé au village, il procède à des perquisitions pour comparer ces éléments aux stocks de chaume des habitants.
L’inculpation et les interrogatoires
Très vite, Laurent GERFAUD et son épouse Marie DAUGAS, habitants du hameau, sont suspectés. Ils sont arrêtés et interrogés par le juge de Paix le 6 thermidor de l’an 13 (25 juillet 1805).
Les aveux controversés de Marie DAUGAS
Lors de son premier interrogatoire, Marie DAUGAS avoue que son mari a bien mis le feu aux fagots de Louis ROUX . Selon elle, Laurent GERFAUD se serait levé vers minuit pour commettre l’acte et lui aurait confié son crime à son retour. Elle affirme cependant ne pas avoir participé à l’incendie, qu’elle suppose avoir été déclenché avec de la paille.
Lors d’un second interrogatoire, elle modifie légèrement son témoignage, affirmant que son mari avait simplement voulu chasser un lapin, mais que le feu se serait propagé aux fagots par accident. Elle évoque également des tensions anciennes avec Louis Roux, l’accusant d’avoir empoisonné leurs poules et d’avoir été maltraitée par l’un de ses fils (il lui aurait donné un coup de pierre sur la main). Ce qui selon elle, justifierait l’acte de son mari. Toutefois, elle nie avoir été informée à l’avance du projet incendiaire et dit s’être jamais plainte du tord que ROUX lui avait fait et n’avoir dit qu’elle voulait en avoir vengeange.
Les aveux de Laurent GERFAUD
De son côté, Laurent GERFAUD avoue être l’auteur de l’incendie. Il explique s’être levé dans la nuit du 23 au 24 prairial pour mettre le feu aux fagots à l’aide de son fusil, et non avec du chaume. Il affirme avoir agi par vengeance, après qu’un des fils de Louis ROUX ait donné un coup sur la main de son épouse avec une pierre. Il reconnaît également avoir parlé du projet à sa femme quelques jours plus tôt, mais ne pas l’avoir prévenue au moment de le mettre à exécution.
Lors de son second interrogatoire, il maintient ses déclarations : il nie d’avoir utilisé du chaume et affirme ne pas avoir prévenu sa femme avant de passer à l’acte.
Énquête auprès des témoins
Douze témoins sont entendus durant l’enquête. Ils confirment qu’un conflit latent existait depuis quelque temps entre les époux GERFAUD et Louis ROUX. Plusieurs d’entre eux rapportent que Marie DAUGAS se plaignait régulièrement de l’empoisonnement de ses poules et qu’elle aurait plusieurs fois menacé les époux ROUX en déclarant qu’ils « paieraient pour cela » et qu’il fallait que les uns ous les autres périssent.
Par ailleurs, plusieurs témoignages soulignent la mauvaise réputation des époux GERFAUD.
Au dire d’un témoin, le mari et la femme GERFAUD furent également très déconcertés lorsque le juge de paix leur rendit visite et que la voix publique les accusèrent d’être les auteurs de l’incendie.
Le procès et son dénouement
Le 7 thermidor de l’an 13 (26 juillet 1805), un mandat d’arrêt est émis contre Laurent GERFAUD et Marie DAUGAS. Le lendemain, ils sont écroués en prison en attendant leur jugement.
Le 12 thermidor (31 juillet 1805), l’acte d’accusation est rédigé. Le 20 thermidor (8 août 1805), le jury se réunit pour statuer sur le sort des accusés.
Après deux heures de délibération, le verdict tombe :
- Marie DAUGAS est acquittée et remise en liberté immédiatement.
- Laurent GERFAUD est reconnu coupable et maintenu en détention à la maison d’arrêt de Saint-Jean-d’Angély. Il est ensuite transféré à la maison de justice de Saintes, près de la cour criminelle départementale, pour la suite du procès.
Un signalement physique de Laurent GERFAUD est consigné dans l’acte d’accusation :
Âgé de 77 ans, cultivateur domicilié à Chez Audebert, il mesure 5 pieds, a les cheveux et sourcils châtain clair, un front couvert, des yeux bleus, un menton long, une bouche moyenne, un visage ovale et une barbe grise.
Une fin tragique en prison
Laurent GERFAUD ne connaîtra jamais le jugement final. Il décède en prison à Saintes le 1er vendémiaire de l’an 14 (23 septembre 1805), mettant un terme à une affaire qui aura marqué le village le hameau de Chez Audebert.
Conclusion
Cette histoire montre que les querelles de voisinage ne datent pas d’hier. Je ne saurai jamais si mes ancêtres étaient réellement coupables des torts que leur reprochaient les époux GERFAUD. Quoi qu’il en soit, mon expérience en tant qu’adjoint me prouve que, bien que les motifs aient évolué, les tensions entre voisins persistent encore aujourd’hui, souvent pour des futilités. C’est sans doute là une facette intemporelle de la nature humaine.
Source : Archives départementales de la Charente-Maritime (2Y1/271).
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